Le train part presque à l'heure, une Bulgare a discuté avec moi et j'ai fini par m'asseoir à côté d'elle. Mais le contrôleur m'avertit que je ne suis pas à ma place – c'est important, car le wagon où je suis s'arrête avant d'atteindre la frontière. Je dois donc aller dans mon compartiment ; de toute façon, ma nouvelle amie était amusante mais trop bavarde. Maintenant que j'y pense, je ne me souviens pas qu'un Bulgare ait jamais entamé la conversation avec moi.
J'aurais confortablement dormi dans ma couchette de 2e classe, si la douane ne m'avait pas réveillé à deux reprises. La deuxième fois, c'était déjà en Turquie, le contrôleur du train m'a réveillé pour m'expliquer que la police voulait fouiller les passagers. J'ai regardé dehors, et j'ai vu les passagers faire la queue pour montrer leurs documents et l'intérieur de leurs bagages. Qu'ils viennent me voir, ai-je répondu au contrôleur. Mais celui-ci m'a demandé de sortir et de me présenter à la police.
Enfin, me voilà enfin à... Halkali? OK, on m'avait prévenu que le train s'arrêtait dans les faubourgs de la capitale culturelle turque. Je vois la mer un instant et je prends un autre train, car à voir les immeubles hauts et résidentiels, je dirais qu'ici on ne fait pas grand-chose. Allons εἰς τὴν Πόλιν ! (eis tḕn Pólīn signifie « vers la ville »).
Constantinople! Enfin, j'arrive à la ville qui sépare l'Europe de l'Asie.
Et je veux arriver en Asie à pied! Pas même en voiture je respirerai pour la première fois l'air de l'Anatolie. Il y a par ici deux ponts. Si par malheur aucun n'est permis aux piétons, je courrai le risque de recevoir une amende. Tant pis. Personne ne m'enlèvera ce stupide plaisir de m'imaginer un légionnaire traversant le Bosphore pour arriver à l'ancien empire de Darius II. D'un côté la Grèce, de l'autre la Perse. Tout le reste n'est que corruption contemporaine de l'histoire. Voici la ville! Istanbul.
Parfois, je pense que je suis né à la fin du XIXe siècle, que pour une raison ou une autre je n'ai pas vécu le suivant et que je suis revenu à la vie au XXIe siècle. Je connais un peu les technologies récentes, et il n'est pas vrai que je sois né au XIXe siècle. Mais mon éducation littéraire est presque exclusivement faite de XIXe siècle. C'est pourquoi, partout dans le monde, j'ai l'habitude de lire que les gens disent que mon peuple est meilleur que l'autre. Le lecteur est averti. Il n'y a ici aucune intention politique, seulement esthétique. Si j'étais un explorateur de l'Antarctique, j'emporterais avec moi un drapeau portugais, ou j'accepterais un français, pour déclarer le sixième continent propriété de l'Empire portugais.
À Istanbul, encore incertain de l'endroit où je vais passer la nuit, je choisis de descendre du train près de Sainte-Sophie. Combien de touristes! J'aurais bien mangé un kebab, mais pas ici, dès que je pose les yeux sur un menu, je vois une personne sourire vers moi comme pour dire: entrez, venez dépenser votre argent chez nous. J’ai fais le tour de l'ancienne et glorieuse cathédrale (et magnifique mosquée). Seuls ceux qui ont déjà été dans une ville comme Paris ou Venise peuvent imaginer la quantité de personnes qui faisaient la queue pour entrer.
Après avoir marché dans plusieurs bazars d'Istanbul, j'ai mangé du maïs frit dans les jardins de la Mosquée Bleue. Je loue une chambre au Buculeon by Cheers, près de la confusion touristique mais avec vue sur la mer. J'en profite pour déjeuner une sorte de petits hamburgers de chevreau avec frites et salade pendant que je regarde la mer, la frontière entre la mer Noire et la Méditerranée, les oiseaux et les bateaux. C'était bon, on sent que c'est de la nourriture maison. Je vois l'Asie pour la première fois, je pourrais y aller à la nage si je voulais. Je ne sais pas si c'est permis ou dangereux, et de toute façon, je suis fatigué et je ne suis pas un excellent nageur. Je vais faire une sieste.
Je me suis facilement endormi et j'ai dû me forcer à me lever pour profiter encore de l'après-midi. Je me suis promené un peu au bord de la mer. Le temps change, une tempête s'est levée, les hirondelles ne parviennent pas à voler en ligne droite, les vagues se brisent sur la côte. Je retourne à l'auberge.
Le lendemain, j'ai cherché une bibliothèque, aux alentours de Sainte-Sophie. Combien d'argent ils ne doivent pas gagner avec tant de gens payant pour entrer dans l'église transformée en mosquée. Je peux déjà avancer que les seules mosquées que j'ai visitées à Constantinople, pardon, à Istanbul, n'étaient pas des mosquées, c'étaient des églises. J'aimerais visiter quelques mosquées, mais je n'ai pas encore eu l'occasion d'être invité à entrer par un musulman; je ne veux pas entrer en tant que touriste. Pour voir Sainte-Sophie, j'ouvrirais bien une exception, en raison de son légat historique qui en fait un monument si magnifique. Mais je n'y tiens pas non plus; je la laisse aux 99% de touristes qui se promènent à Cagaloglu. La bibliothèque d'Ahmet Hamdi est une ancienne mosquée et à mon avis un bien plus précieux. Le gardien m'a seulement demandé d'écrire mon nom à l'entrée, j'ai pu consulter les livres – si je savais lire le turc – brancher mon ordinateur à la prise, et étudier en paix, dans un silence que seuls les chants lointains des muezzins interrompaient agréablement par moment. À la fin de la journée, je repars marcher, je traverse le Corne d'Or et je dors à Kabatas.
Ce matin, j'ai enfin voulu traverser le pont du Bosphore à pied. On m'avait déjà averti que cela fut récemment interdit car beaucoup de gens se suicidaient sur ce pont. J'ai quand même essayé. La police m'a arrêté, expliquant dans un mélange de turc et d'anglais ce que je savais déjà. J'ai expliqué que plonger dans le Bosphore ne faisait pas partie de mes plans, je voulais juste traverser le pont. Ils ont souri, m'ont dit qu'ils devaient obéir aux ordres et qu'ils ne pouvaient malheureusement pas me laisser passer. Je les ai remerciés quand même. Les policiers et les agents de sécurité d'Istanbul sont sympathiques. Les agentes aussi. Je n'imaginais pas en voir autant. La plupart d'entre elles portent seulement une cagoule pour cacher leurs cheveux. Les policiers sont sympathiques, disais-je. Ils sont tolérants et souriants, certains ne portent qu'un pistolet, tandis que d'autres ont un fusil de chasse. Partout je vois des caméras de surveillance, je n'avais jamais été dans un pays avec autant de surveillance. Pour entrer au musée d'art contemporain, j'ai dû passer par deux fois par ces portiques qu'on trouve dans les aéroports.
Regardez ce chat au milieu du trottoir ! J'ai oublié de mentionner que la métropole d'Istanbul abrite 15,8 millions de personnes, environ 300 000 chats et 140 000 chiens. Les trois espèces vivent en paix les unes avec les autres, cohabitent pacifiquement, connaissent les habitudes de la ville, ont les mêmes droits, partagent les mêmes espaces et connaissent les rudiments du code de la route. Je me suis même demandé si un chat que j'avais vu la veille au supermarché n’avait pas de l'argent pour acheter du poisson.
Le temps aujourd'hui est affreux, il pleut beaucoup, avec un vent fort. Je prendrai le ferry pour l'Asie tout à l'heure pour boire une bière. À vrai dire, avant que les Ottomans conquièrent la ville, ce pont n'existait pas. Pourquoi pas.
Me voilà enfin sur le bateau qui part pour Kadiköy. De l'autre côté, la terre asiatique. Je ne suis pas le seul touriste mais je suis sans doute le plus excité. De nos jours, tout est très sûr, mais les courants qui séparent la mer de Marmara de la mer Noire ont déjà englouti des flottes entières. Le ferry vire à tribord avant de mettre ses moteurs à fond, fendant les eaux du Bosphore. La salle intérieure est confortable, mais je préfère rester dehors pour mieux apprécier la vue et les oscillations des vagues. Je vois le palais ottoman s'éloigner et les mouettes accompagner le navire – elles savent que les touristes leur donnent du pain. Désolé, je n'ai pas de pain avec moi, mouettes. Je marche d'un côté à l'autre de la caravelle à la recherche du meilleur angle d'observation – salut, collègue qui va dans l'autre sens; chargez les canons pour saluer ! L'Asie se rapproche dans ce voyage qui dure encore ses vingt minutes de beauté subliminale. Nous passons près des grues et de quelques bateaux de pêche. Nous accostons. Je laisse cette foule plus pressée que moi sortir en premier, je ne me plaindrais pas de passer la journée à faire des allers-retours. En posant le pied sur terre, je réalise que la ville est la même, les gens, les mosquées, les règles, rien n'a changé, sauf cette petite odeur propre aux villages de pêcheurs.
Après une brève promenade dans le quartier, rempli de marchés de poisson, de fromageries, de souvenirs, de restaurants, j'ai bu une bière dans un bar avec l'intention d'écrire mais j'ai fini par discuter avec des Turcs et des touristes de toutes nationalités. Mais je veux reprendre le récit à l'ouest, principalement au Galata West Hostel, où j'ai dormi. J'ai rencontré beaucoup d'Iraniens perdus à Istanbul. Nina, une Australienne que j'ai rencontrée en ville, m'a dit qu'au club d'anglais où elle travaille, il y a aussi beaucoup d'Iraniens. Nous avons parlé de l'Iran, des familles qu'ils ont laissées derrière eux. Beaucoup d'entre eux étaient aux premières lignes pendant les manifestations. Ils regrettent que la religion soit si présente en politique. Mohamed a quitté son travail pour Istanbul en attendant que la tempête se calme. Maysa est venue pour travailler en Turquie ou en Europe, elle ne sait pas bien encore. Ils parlent avec leur famille tous les jours – au moins l'internet est revenu dans leur pays.
J'ai sympathisé avec d'autres Iraniens, Turcs, un Marocain qui m'a battu aux échecs, une Brésilienne, un Ukrainien... J'ai même retrouvé un Allemand que j'avais connu à Plovdiv! Il m'a été encore plus difficile qu’à Plovdiv de laisser derrière moi les gens que j'ai rencontrés à l'auberge. Je marche jusqu'à la gare de Kabatas et je reprends le ferry pour Kadiköy, en Asie. Je sens déjà la nostalgie des personnes que j'ai connues pendant que je vois les quartiers de l'ouest s'éloigner. Mais mon désir d'aventure est supérieur. Adieu ma bien-aimée Europe. J'espère ne pas revenir avant l'automne.












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