Dans la partie asiatique d'Istanbul, personne ne semblait avoir besoin de moi. Il n'y avait pas de touristes, pas de vendeurs insistants, ni tant de monuments réclamant contemplation. Juste du trafic urbain, des centres commerciaux et des gens occupés à vivre leur vie.
Je connais Naples. En théorie, aucune ville européenne ne respecte moins le code de la route. Mais Istanbul a décidé de rivaliser. Laquelle des deux le désobéit le mieux? Ici, les motos portent un casque et ne circulent pas sur les trottoirs — sauf pour doubler. Malgré tout, Naples gagne. Pour quelqu'un comme moi, qui préfère le bon sens aux règles suivies aveuglément, c'est parfait. Je me sens parfaitement turc en traversant le passage piéton. Mais quel passage piéton? Je marche directement sur la route, comme on fait ici. Quand une voiture arrive, je recule sur le trottoir; ou alors la voiture se dévie. Si elle ne peut pas dévier, qu’elle klaxonne. Sans dramatisme. J'adore ça.
Mustafa Kemal en mode babysitter
Je sais bien que les grandes villes reflètent rarement l'intérieur du pays. Ici, les gens sont très cosmopolites. Même dans la partie asiatique — que j'imaginais plus conservatrice —, la majorité des femmes s'habillent à l'occidentale. Peu portent le voile, beaucoup se maquillent ou fument tranquillement en terrasse. D'ailleurs, à propos de fumer…
— Monsieur, ne le prenez pas mal, mais vous êtes dans une boutique, est-ce autorisé de fumer ?
— La porte est ouverte, l'air circule, m'a-t-il répondu.
Curieusement, je vois plus de femmes voilées à Paris ou à Londres qu'à Istanbul. Ici, chaque musulman est libre de jeûner ou non pendant le ramadan; chaque femme est libre de porter une jupe ou de couvrir ses cheveux.
En vain, je cherche à résoudre le problème de mon téléphone — depuis que j'ai quitté l'Europe, je n'ai plus de données mobiles. J'abandonne; je réglerai cela plus tard. J'ai besoin d'un centre commercial pour travailler: je choisis le Tepe Nautilus, à cause du nom, je suis fan de Jules Verne, et il est suffisement en retrait. Pour entrer, je passe sous un de ces portiques typiques des aéroports, et la machine sonne. Le vigile appelle alors un citoyen au hasard qui parle anglais. Celui-ci me demande si j'ai un couteau dans mon gros sac. Je réponds que oui, un petit. Pendant que j'ouvre le sac pour le montrer, le vigile me dit que ce n'est pas nécessaire et que je peux entrer.
Pour la première fois depuis que je suis à Istanbul, je ne vois pas de touristes. Et pourtant, quelle foule! Je pensais que malgré le samedi, le centre commercial serait assez vide — le ramadan a commencé cette semaine. Je me suis trompé, la seule différence avec le côté occidental, c'est l'absence de touristes. Ce qui améliore immédiatement la nourriture. J'ai mangé mon premier kebab. Il avait une légère sauce piquante, rien d'excessif. La raison de la qualité était simple: la viande avait un goût de viande. Oignon coupé très fin avec du pain artisanal. Tout ça pour un prix raisonnable.
Je n'arrive pas à me décider où aller. Je marche au hasard dans les rues, avant de m'asseoir dans un petit jardin de quartier pour prendre une décision. Je file directement en Cappadoce. Ce soir, dans un bus de nuit. Pourtant, la gare est loin. Je prends alors un transport public pour aller à la gare de Dudullu. Je croyais que l'arrêt de bus coïncidait avec le terminal routier. Est-ce vraiment ici? Parce que si c'est le cas, je n'ai pas de quoi passer plus de deux heures sans rien faire, au bord d'une autoroute avec un froid qui gèle les os. Et il commence à pleuvoir, peu, mais assez pour rechercher un abri. Ça ne peut pas être ici que passe mon bus. Enfin, je pense… Pourquoi la gare s'appellerait Dudullu Terminal si c'est juste une station ordinaire, un arrêt? La gare que je cherche doit être cachée quelque part. Demander, oui, mais à qui? Il est presque minuit, et je suis dans les faubourgs d'Istanbul, entre immeubles, boutiques fermées et une autoroute impossible à traverser. Calmons-nous, j'ai du temps. Je marche, en quête d'une station-service, un café, des jeunes dans la rue, n'importe quoi. Rien. Je vérifie une nouvelle fois le nom de la gare et si je comprends bien, en fait je suis à 5 km de l'endroit correct. Imaginez mon désespoir si je n'avais pas encore deux heures à tuer. Je n'ai toutefois pas la certitude que la gare soit vraiment là-bas, ça me semble absurde. Deux Dudullu Terminal à une heure de marche l'un de l'autre? Enfin, je trouve des jeunes. Ils n'en ont pas la moindre idée. Un taxi! Il ne parle pas anglais. Quel chemin horrible: à ma gauche un bâtiment militaire protégé par du fil barbelé, à ma droite des monticules d'ordures abandonnées. Le chemin lui-même est boueux avec des pierres irrégulières. Me voilà à nouveau dans une zone plus urbaine, avec des routes larges sans trottoir. Je regrette de dire que j'aime une ville qui n'a pas besoin de passage piéton. Ça reste vrai le jour, mais la nuit, avec des voitures filant comme des folles sur les artères, comment faire? Je ne suis pas trop préssé. Cependant, si je reste immobile, je vais me geler. Je résous le problème avec de petites courses pour traverser les routes encombrées. En vérité, je me sens excité par la situation, et j'aimerais même continuer à entretenir la tension, mais la vérité est la suivante: et si le froid était insupportable ? J'appellerais un Uber. Si je ratais le bus? Je passerais la nuit à l'hôtel et le lendemain irais où je veux.
Heureusement pour moi et malheureusement pour ce que j'aimerais écrire, la situation n'avait rien de dramatique. La gare est celle-là, j'en suis presque sûr. Et si ce n'est pas le cas, j'aurai encore le temps de prendre un Uber pour aller même de l'autre côté d'Istanbul.
J'arrive. C'est la bonne gare. Ça sent le pain frais; il y a de la vie ici. Si j'avais faim, il y avait un fast-food juste à côté, j'ai soif: j'achète de l'eau. J'ai le temps d'écrire tout ça. Et de dormir un peu avant l'arrivée du bus.
J'ai dormi étonnamment bien — si tant est qu'on puisse bien dormir dans un bus. Il me semble cependant que je dois préciser que les bus de nuit en Turquie n'ont que trois places par rangée : 1+2. Autrement dit, j'étais sûr qu'il n'y aurait personne à côté de moi. Je me suis réveillé définitivement vers 10h, après avoir passé Ankara, et j'ai enfin prêté attention au paysage. Il devenait moins vert à chaque heure. Peu à peu, nous entrons dans les montagnes de l'intérieur de la Turquie. Le paysage perd ses couleurs. Le vert se dissout lentement, comme si quelqu'un effaçait le monde connu avec une gomme sèche. La terre devient poussière, puis pierre, puis un relief qui ne semble plus terrestre. Des vallées profondes, des collines découpées, des couches de couleurs superposées comme des pages mal collées d'un livre ancien. Au loin, des dômes enneigés interrompent l'horizon.
Je ne sais pas exactement quand nous sommes entrés en Cappadoce, il y a eu un moment où j'ai cessé de chercher des villes. J'ai juste regardé. Il y avait quelque chose de lunaire dans ce silence minéral, comme si le bus traversait une mémoire antérieure à l'histoire. Le bus m'a laissé à Göreme vers 13h. Je me perds dans les rues historiques du village. Ces statues de soldats sont de la dynastie Han, si je ne m'abuse. Y a-t-il un lien historique ici ? Non, c'est juste un restaurant chinois contemporain.
Au sud de là où je suis, il y a plusieurs églises, dont la fameuse Dark Church. Les critiques et les images me disent que ça vaut le coup. C'est la traduction turque de Karanlık Kilise. Église Noire… quelle est ton histoire ? Allons-y. L'extérieur ne ressemble pas à une église. Ah, il faut payer pour entrer. Et il y a la queue. Ça doit vraiment valoir le coup. Si j'en ai l'occasion, je reviendrai de nuit pour observer illégalement l'église sans personne pour me déranger. Retournons à Göreme. Après un repas mérité au Burger King, je vais à mon hôtel. J'aimerais déjà faire une randonnée mais malheureusement, je dois travailler. Ce sera pour demain.
Contrairement à ce que je pensais avant d'arriver en Turquie, il n'y a pas de grande ville en Cappadoce. La région historique est bien plus vaste que ce petit carré qui captive les touristes du monde entier. Ce n'est pas une région administrative turque.
Après être sorti de Göreme pour voir des maisons authentiques, je vais à Uçhisar, un autre village de Cappadoce, où j'espère rencontrer Vahdi Ölmez, un marchand de tapis né par là, ami d'un couple turc que j'ai connu au centre commercial à Istanbul. J'y vais par la route, je ferai les sentiers de randonnée demain. Eh bien, quelles diables de roches sont celles-ci — je comprends mieux pourquoi tant de gens s'arrêtent ici.
J'arrive à Üçhisar. C'est plus amusant de chercher Vahdi Ölmez que de l'appeler. J'ai trouvé une boutique de tapis. Je demande si il est présent. Ce n'était pas la bonne, mais visiblement, c'est quelqu'un de connu et très apprécié à Üçhisar. Je le trouve dans sa boutique. Bien que nous ne nous connaissions pas, nous avons ressenti une sympathie immédiate. Il m'offre une bière et nous parlons en français. Vahdi Ölmez est né et a grandi à Üçhisar, à une époque où le tourisme dans la région était résiduel. Il a vécu quelques années à Paris, où son frère a une autre boutique de tapis. Dans les années quatre-vingt, le tourisme a changé la vie des gens. Aujourd'hui, pratiquement personne ne vit plus en Cappadoce. Les tapis de Vahdi Ölmez sont vendus aux touristes et certains aux ambassades. La plupart sont en laine, d'autres en peau… Les touristes viennent voir des roches. Nous, on y voyait un abri. Il m'a parlé de divers endroits charmants, regrettant toujours que je ne reste que quelques jours, car il y a tant à voir dans ces 400 kilomètres carrés environ. Je n'aurais pas pu avoir meilleur guide touristique de Cappadoce. J'ai avec moi toutes les infos dont j'avais besoin sur la région. Maintenant, je retourne à Göreme. Demain sera un jour de randonnée en nature.




















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